Psychologie

Francine Nadeau, la psychologue de Caillou

Entrevue réalisée par Christine L’Heureux, éditrice et co-créatrice du personnage Caillou.

Les livres de Caillou ont toujours été écrits, au cours des années, avec l’appui de psychologues, psychiatres et psychanalystes pour enfants. Dès le départ, j’ai senti le besoin d’avoir une parole vraie et adaptée aux enfants que nous voulons rejoindre.

Forte de cette conviction, j’ai, tout au long de ces années, maintenu cette ligne directrice, exigeant aussi du producteur du dessin animé un choix similaire. La présence d’une pédopsychiatre pour enfants a permis de créer un dessin animé riche de contenu. J’y ai cru et j’y crois encore et cela contribue, selon moi, à expliquer le succès de Caillou.

Caillou, c’est un personnage qui a une âme et une identité. Il est unique, en ce sens que les textes ne racontent pas seulement le quotidien d’un enfant, comme c’est souvent le cas dans les livres pour enfants : ils nous font voyager à travers le monde de ses émotions personnelles.

C’est le monde de l’intime qui nous est dévoilé par petites touches délicates. Le monde de l’enfance dans ce qu’il a de plus secret, dans ce qui ne se dit pas facilement… et ne se dit pas assez. Parce que c’est un besoin essentiel du développement normal de l’enfant de parler de tout. Avec Caillou, on se situe dans les profondeurs insondables du cœur. Un monde au ras des émotions. Ce sont là les fondements qui ont servi à la création de ce personnage.

Depuis de nombreuses années, nous avons travaillé avec Francine Nadeau, qui se présente dans ses conférences comme la psychologue de Caillou. Avec raison. Au cours des années, elle nous a guidées dans l’écriture de nombreux livres de Caillou et j’ai senti le besoin, au cours d’une conversation, de revoir les fondements de notre collaboration.

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CL : Qu’en est-il du projet de Caillou, selon toi, après toutes ces années ?

FN : Je pense qu’effectivement, tous les gens qui ont collaboré à ce projet ont travaillé pour rendre visible le monde intérieur d’un jeune enfant, rendre visible l’invisible… et dire et redire l’essentiel de la vie des petits.

Les auteurs et les différents « psys » qui ont contribué à ce projet ont fait la démarche d’un bon parent, c’est-à-dire qu’ils se sont mis en résonance affective avec l’enfant, à son niveau, à son rythme, de son point de vue. Pour s’ajuster finement à lui dans son vécu quotidien, intense et vrai et pour être son miroir… Par conséquent, dans les livres, Caillou est un petit garçon autonome, qui sait s’émerveiller et qui a une vie pleine d’aventures.

Mais plus que tout, ce qui est au centre de ce projet, c’est que les livres de Caillou ne partent pas du point de vue d’un adulte. Ce n’est pas le parent qui enseigne ou qui met des pressions pour améliorer son enfant. Dans les livres, nous sommes complices du regard d’un enfant sur ce qu’il vit au jour le jour, au plus profond de lui-même.

CL : Et quel est alors le but, selon toi ?

FN : Les livres de Caillou veulent aider l’enfant à se comprendre lui-même et l’aider à ce qu’il se sente compris et accepté inconditionnellement. C’est la base de la sécurité affective et de l’estime de soi d’un enfant.

À travers ces livres apparemment simples, on voit bien que c’est dans le banal du quotidien que se jouent les grands enjeux de la vie et qu’on en apprend les grandes leçons.

Les livres de Caillou partent des principes de la psychanalyste française Françoise Dolto : c’est l’enfant qui veut vivre, qui veut se développer et parler. Comme le disait Françoise Dolto : « L’enfant est un être de désir et de communication ». Il a toujours besoin de trouver un sens à son expérience.

Donc, les parents se mettent au service de la vie de cet enfant qui veut vivre et se développer.

C’est ce que nous avons cherché à faire dans plusieurs des livres de Caillou : soutenir l’enfant dans ses problèmes de développement et lui donner ce qu’il faut pour qu’il trouve lui-même ses solutions.

CL : Comment vois-tu ton rôle dans l’élaboration des livres de Caillou ?

FN: Je suis la psychologue de Caillou depuis 12 ans. Mon travail avec toi et avec plusieurs auteurs a été de discuter des découvertes de Françoise Dolto, mais aussi de Winnicott et, plus récemment, d’autres spécialistes du développement : Daniel Stern, Penelope Leach et tous les chercheurs sur l’attachement, etc.

L’apparente simplicité des textes ne montre que la pointe de l’iceberg. Les auteurs ont à peine quelques mots, quelques images pour parler du vécu d’un enfant. Un vécu qui peut s’étaler sur plusieurs mois de lutte intérieure pour résoudre un problème. À travers chaque aventure, l’enfant devient alors plus complètement humain, plus fort et plus conscient de son identité.

Les livres de Caillou nous présentent un enfant normal, ordinaire, qui traverse les choses difficiles de la vie. Il a plein de conflits à régler, comme tous les enfants du monde.

Caillou, c’est un petit héros qui dit des vérités universelles : les joies, les peines, les peurs d’un enfant.

Et s’il exprime et maîtrise ces émotions au fur et à mesure, cela lui permettra peut-être de ne pas se retrouver plus tard dans un bureau de psychologue ! Et s’il manifeste ses émotions difficiles, au fur et à mesure, cet enfant-là finit par goûter pleinement le zeste de la vie… ce qui est un grand signe d’un développement sain.

Caillou, ce sont des miniatures ciselées qui en disent long si on se donne la peine, comme adulte, de les lire à un deuxième niveau.

Les livres de Caillou sont des textes simples, pour être en mesure de bien rejoindre un jeune enfant. Pour les parents, cela peut être parfois un peu ennuyant et répétitif, mais c’est adapté pour un enfant de 2 ou 3 ans. Et cet enfant s’y retrouve et s’y reconnaît.

Nous avons tant de témoignages d’enfants qui aiment Caillou. Ils s’y attachent profondément et ils s’identifient à lui et il fera partie de leurs souvenirs d’enfance pour toujours.

C’est ce que je m’applique à faire à chaque projet avec vous.

CL : Et les parents de Caillou, qu’est-ce que tu en dis ?

FN: Ce sont des parents « suffisamment bons » (good enough), comme le dirait Winnicott. Nous mettons en scène des parents qui ne sont pas parfaits, mais qui sont bien ajustés à cet enfant-là. Ils règlent leurs conflits en dehors des livres. Nous ne sommes pas témoins de leur cheminement vers la maturité. Par conséquent, au lieu de faire la morale à l’enfant, ils sont stables et cohérents. L’enfant a donc un milieu qui le soutient, ce qui lui permet de prendre sa place et de trouver ses solutions de façon autonome et mature, tout en étant protégé de l’angoisse.

Caillou a un milieu qui répond à ses besoins, ce qui sera la base de la stabilité de ses émotions personnelles. Il vit un attachement à ses deux parents, nourri par un sentiment de sécurité. Caillou sait qu’il peut compter sur eux quand il a besoin d’aide. Avec les livres, les parents réels peuvent donc être soutenus ou inspirés par les parents de Caillou.

Et dans les beaux moments où les parents sont bien connectés à leurs sentiments profonds et à ceux de leur enfant, ils se reconnaissent dans les parents de Caillou. Et ils évitent bien des occasions de crise.

À travers ces livres, nous travaillons pour que chaque enfant puisse se bâtir une identité vraie… et non une carapace. Mais, parce que Caillou montre sa vulnérabilité, c’est parfois difficile pour certains parents.

En conclusion, j’aimerais répondre à certaines objections au sujet du personnage et des livres de Caillou :

• Ce n’est pas parce que c’est populaire que c’est facile ou vide.

• Ce n’est pas parce que c’est beau que c’est superficiel.

Caillou, qui a maintenant 25 ans, parle vraiment aux enfants d’aujourd’hui.

À mon avis, ce sont des livres beaux, tendres, réconfortants et pleins de mots vrais.

CL : Merci infiniment. Je sais plus que jamais la nécessité de cette création.